Les Rencontres du credas
Des passerelles pour plus de compétences
Lausanne, le 3 octobre 2003
LE MONDE DE LA PERSONNE POLYHANDICAPEE
(Compte-rendu)
I. De quel monde s’agit-il ?
II. Est-il bien légitime ... ?
III. Le monde du corps
IV. Espace et mouvement
V. Temps et rythmes
VI. Le monde des Autres
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II. EST-IL BIEN LEGITIME DE SE POSER
LA QUESTION DE SAVOIR COMMENT
LA PERSONNE POLYHANDICAPEE APPREHENDE LE MONDE ?
Dr Anne-Marie BOUTIN
Ne pas se poser cette question serait grave car cela reviendrait, pour
la personne polyhandicapée, à nier son existence propre
de sujet et à déshumaniser totalement la relation établie
avec elle.
Rappelons, par ailleurs, que l’incapacité à attribuer
à l’autre des états mentaux est une des difficultés
des personnes autistes…
La démarche consistant à tenter de comprendre comment la
personne polyhandicapée appréhende le monde est non seulement
légitime mais elle est indispensable.
Indispensable
- pour reconnaître la personne polyhandicapée dans son
existence propre de sujet,
- pour pouvoir communiquer avec elle,
W. MALL et FRÖHLICH nous ont amené à penser que le
préalable indispensable pour communiquer avec la personne sévèrement
handicapée était d’aller à sa rencontre là
où elle en est dans ses modalités de réception
et d’expression. Ils nous ont aussi appris que si nous voulions
établir une communication avec elle, c’était nous
qui devions faire ce chemin pour l’atteindre et non l’inverse.
- En raison de la grande dépendance de la personne polyhandicapée,
cette démarche est nécessaire aussi pour lui proposer
un cadre de vie et des situations adaptées qui aient du sens
pour elle, où elle se sente bien, en accord avec elle-même
et avec le monde qui l’entoure et d’éviter au maximum
les situations difficiles pour elle.
- Enfin, pour les professionnels, cette démarche est nécessaire
pour assurer correctement son accompagnement.
De même que l’éducation se propose, en premier lieu,
d’«apprendre le monde» aux enfants, l’accompagnement
de la personne polyhandicapée a pour fonction essentielle de lui
apporter aide et médiation dans la découverte d’elle-même
et l’usage du monde pour son plus grand bénéfice d’ouverture
et d’action sur ce monde.
Il s’agit donc là d'une démarche absolument nécessaire
et que nous effectuons tous de façon plus ou moins consciente et
formalisée selon les cas, les moments…, la situation.
Mais si elle est indispensable, cette démarche qui consiste un
peu «à se mettre dans la tête de l’autre»
n'en demeure pas moins difficile et pleine d’aléas (surtout
lorsque l’«autre» a des moyens si particuliers pour
se construire et appréhender le monde).
Démarche difficile
car avec les personnes sévèrement handicapées nous
perdons nos repères habituels (nous en sommes même souvent
très loin…), il est difficile alors de retrouver des repères
pertinents…
Il est toujours difficile de se décentrer par rapport à
la «norme» tout en y faisant presque nécessairement
référence. Il faut essayer de trouver des indicateurs valables
et l’on peut, pour cela,
- s’appuyer sur des acquis théoriques ou tirés de
l’expérience, acquis propres à chacun,
- s’appuyer aussi sur les quelques outils d’observation plus
ou moins adaptés qui sont à notre disposition.
Mais il faut fortement individualiser la démarche car chaque personne
polyhandicapée a, comme chacun d’entre nous, ses modalités
propres, avec une grande hétérogénéité
chez la même personne et entre les différentes personnes
polyhandicapées.
Les outils d’observation, d’«évaluation»
(les grilles), les références théoriques ou tirées
de l’expérience, préalables à l’observation
sont autant de modèles sur lesquels il faut savoir s’appuyer
tout en sachant s’en dégager.
Dans l'utilisation de ces outils, il est important «d'avoir des
clefs qui ouvrent mais n'enferment pas».
La démarche est donc difficile, elle est aussi pleine d’aléas.
En effet, deux attitudes «dangereuses» sont possibles face
à certaines situations vécues avec la personne polyhandicapée:
- la première: «je n'y comprends rien» donc je ne cherche
plus le sens, j'abandonne...
- la seconde: en référence à mes connaissances, à
mon expérience, à mes liens relationnels privilégiés,
«j’ai tout compris» et ne remets pas en cause cette
certitude.
Dans le premier cas, l’adulte accompagnant la personne polyhandicapée
risque de se retirer ou ce qu’il propose ne prend pas en compte
la personne polyhandicapée à qui il ne s’adresse plus
comme à un sujet. Dans le deuxième cas, on aboutit là
aussi à la même attitude de négation du sujet en face
de soi. La grande dépendance des personnes polyhandicapées
les rend d’autant plus vulnérables à ces deux situations.
Enfin, même si la réponse apportée paraît satisfaire
la personne, il faut savoir remettre en cause les conclusions de notre
observation et essayer de démêler, dans la réponse
apportée, les différents éléments qui y participent.
Prenons comme exemple une situation assez fréquente: une personne
est assise en fauteuil avec d’autres, elle manifeste par des mimiques,
des pleurs ou des appels ce qui semble être un mal être; l’accompagnant
pense que ce mal être exprimé est lié à l’inconfort
de la position, il vient à elle, la change de position et éventuellement,
pour cela, la déplace dans un environnement différent; la
personne polyhandicapée exprime alors un soulagement et sa satisfaction.
A-t-on répondu à l’expression d’un inconfort
lié à la position, à un appel pour que l’adulte
accompagnant vienne à sa rencontre et lui parle ou à des
difficultés attachées à l’environnement, sans
que la position elle-même soit en cause ?
Ce n’est pas toujours facile à démêler.
On constate parfois une certaine «stéréotypie»
des réponses liée à la non remise en cause du sens
donné à une situation observée.
Il faut aussi savoir accepter que ce que les personnes polyhandicapées
nous donnent à voir est différent de ce à quoi on
s’attendait.
C’est dans ce sens aussi qu’il faut, bien sûr, s'appuyer
sur nos connaissances et notre expérience mais qu’il faut
aussi savoir s'en dégager et «garder les yeux ouverts»,
laisser la place à l’imprévu dans ce que nous donne
à voir la personne polyhandicapée même si cela dérange
la construction mentale que nous avions élaborée à
son égard; il faut savoir remettre en cause notre vision de la
personne polyhandicapée et de sa façon d'être au monde.
Enfin,
Il faut aussi penser à ce que peut représenter pour la personne
polyhandicapée le fait d’être «observée».
Bien sûr, il s’agit d’une sollicitude bénéfique
pour elle mais je pense qu’il est nécessaire de savoir sortir
de cette position d’observation pour que nos rapports avec elle
ne passent pas toujours par cette observation, mais existent aussi dans
une dimension d’échanges et de partage. Il n'est pas rare
que, dans ces moments, la personne polyhandicapée nous donne à
voir beaucoup plus et surtout plus d’éléments imprévisibles,
ceci sans doute en raison de la situation relationnelle plus favorable
mais aussi de la plus grande disponibilité, alors, de notre regard.
En conclusion, il ne s’agit bien sûr, en aucun cas,
de remettre en cause la démarche consistant à essayer de
savoir comment la personne polyhandicapée appréhende le
monde, démarche indispensable pour laquelle nous avons besoin d’outils
car elle est difficile, mais d’y introduire une certaine prudence
pour qu’elle nous permette une rencontre de meilleure qualité
qui soit bénéfique pour tous.
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