Les Rencontres du credas
Des passerelles pour plus de compétences
Lausanne, le 3 octobre 2003
LE MONDE DE LA PERSONNE POLYHANDICAPEE
(Compte-rendu)
I. De quel monde s’agit-il ?
II. Est-il bien légitime ... ?
III. Le monde du corps
IV. Espace et mouvement
V. Temps et rythmes
VI. Le monde des Autres
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IV. ESPACE ET MOUVEMENT
Dr Lucile GEORGES-JANET
Développement
La découverte de l’espace peut-elle être vécue
positivement par la personne polyhandicapée, c’est-à-dire
comme découverte et plaisir de bouger, malgré les limitations
motrices, ou est-elle toujours (ou souvent) source d’angoisse ?
Le petit enfant nouveau-né, non pathologique mais «bridé»
par son hypertonie physiologique, expérimente probablement cette
angoisse lorsqu’une brusque déflexion de la tête déclenche
un réflexe de Moro et un cri. Au contraire le rassemblement du
corps en flexion dans des bras contenants sécurise le nourrisson.
Il est certain que le sujet polyhandicapé a plus de raisons d’expérimenter
dans les premières années ce type de malaise. Il se place
mal spontanément dans les bras et risque des réactions brutales
de contraction de l’axe corporel en arrière aux changements
de position, probablement désagréables.
Les premiers éléments de prise de conscience d’un
espace orienté par rapport au corps sont observables dès
le 3ème mois de la vie, lorsque l’enfant couché sur
le dos agite sa main, la regarde et approche d’abord par hasard,
puis plus ou moins volontairement un objet placé au-dessus de lui.
Dès 3-4 mois, le perfectionnement de la coordination oculocéphalique
puis oculomanuelle permet une exploration efficace de l’espace et
la perception d’un espace proche dans la zone main-bouche. Mais
c’est l’acquisition de la verticalité, c’est-à-dire
du redressement de l’axe corporel (tête, tronc puis membres
inférieurs) par rapport à un point d’appui, qui constitue
l’étape essentielle pour que l’enfant se situe dans
l’espace.
L’appui ventral ou latéral, dans les attitudes asymétriques,
qui sont probablement très importantes dès le 2ème
semestre pour le retournement et le ramper, déclenche aussi les
réactions de redressement. Puis ce redressement devient plus stable
avec l’apparition d’une fonction parachute latérale
ou antérieure au moyen des mains, et des réponses en abduction
des membres inférieurs au déséquilibre latéral.
Tous ces éléments de développement concourent à
la construction du premier élément d’orientation de
l’enfant dans l’espace qui l’entoure, c’est-à-dire
d’un «fil à plomb gravitaire», à partir
duquel s’organise peu à peu le rapport aux objets présents,
au relief, à la profondeur.
Physiologie
Ce sentiment de la verticalité, ou «fil à plomb gravitaire»,
nécessite le rassemblement de perceptions provenant au moins de
trois sources:
s vestibulaire (l’organe de l’équilibration) qui est
constitué de 3 canaux semi-circulaires, sensibles aux rotations
dans les 3 plans de l’espace, et des organes de l’oreille
interne qui contiennent des microcristaux appelés otolithes, qui
se déplacent avec une inertie relative par rapport aux mouvements
et permettent la détection des mouvements de translation,
s la source visuelle permet le repérage par rapport aux objets
environnants – ceci grâce aux circuits qui joignent l’organe
vestibulaire aux centres des mouvements de l’œil, ce qui permet
à la direction du regard de rester stable et de maintenir la perception
de la verticale,
s enfin les sensations tactiles et kinesthésiques d’appui
et de pression, au niveau des pieds, du siège, ont une importance
majeure,
s Certains pensent qu’il y aurait également des capteurs
viscéraux, abdominaux sensibles à la verticalité.
Ces sensations diverses doivent être cohérentes et rassemblées.
Elles peuvent se compenser ou se contrarier les unes les autres et nous
opérons une sorte de compromis multisensoriel «en permanence».
Un sujet placé dans une chambre inclinée perçoit
non la vraie verticale mais celle perçue par rapport à la
pièce (négligeant l’effet d’équilibre).
Un sujet placé dans une pièce noire devant une barre lumineuse
inclinée situe la verticale de façon intermédiaire
entre la barre qu’il voit et la verticale réelle. Les astronautes
en état d’apesanteur à l’entraînement
perdent la notion de la verticale si on supprime les informations visuelles.
Ils répartissent les contractions toniques des fléchisseurs
et extenseurs du pied de façon inverse de celle qui permet la station
debout habituellement. Une correction s’établit après
entraînement.
Ce caractère multisensoriel de la perception de la verticale par
rapport à l’axe corporel est essentiel. Il fait supposer
aussi que des compensations sont possibles lorsqu’un des systèmes
est défaillant.
En pathologie
Il est possible que certains sujets polyhandicapés n’aient
pas une perception constante de la verticale, surtout si la statique de
la tête n’est pas acquise ou est perturbée par des
mouvements anormaux. On peut parfois observer que le soutien de la tête
améliore l’équilibre et le redressement global. Tous
les efforts de verticalisation vont dans le même sens.
Le sujet en fauteuil roulant qui fait corps avec sa coquille et son mode
de déplacement peut avoir l’illusion que le monde se déplace
autour de lui si le changement de direction est brutal, ou l’illusion
inverse si un déplacement linéaire se produit dans son voisinage
(l’illusion du train qui part sur le quai voisin).
On sait aussi que les réactions de réajustement postural,
après un déplacement brusque, sont adaptables en fonction
des appuis proposés, et aussi en fonction de l’état
mental du sujet. La surprise et la non préparation déséquilibrent,
l’information et l’anticipation favorisent la reprise de la
posture. Tout ceci sécurise le sujet dans l’espace et le
mouvement et est utilisable en physiothérapie comme dans la vie
quotidienne. C’est d’autant plus important si le sujet a des
problèmes visuels.
L’enfant sourd ou malentendant peut percevoir tout le champ de
l’espace situé derrière lui comme dangereux et angoissant
puisqu’il n’est pas accessible à la vue. La zone cérébrale
où s’intègrent les sons, les champs récepteurs
de l’espace, sont plus sensibles aux sons complexes et nouveaux
qu’à des sons purs.
Enfin nous avons vu la déstructuration corporelle qui suit les
crises d’épilepsie. Reconstruire l’espace après
une grande crise est un effort difficile. Les absences à répétition
font aussi perdre des repères, et on peut observer dans les états
de mal-absence des attitudes surprenantes où le sujet semble inconscient
de sa propre position, sans troubles moteurs évidents. Ces situations
sont réversibles, si on équilibre l’épilepsie,
ou sans raison apparente. Mais on peut penser que le sujet épileptique
vit des épisodes où l’espace proche est fragile et
inconstant, l’adulte présent devient alors le seul point
de repère. Certains déambulent en s’accrochant à
l’un ou à l’autre.
Du reste pour toute personne en situation de handicap, l’espace
est perçu par rapport aux personnes, c’est un espace habité.
Relation aux choses et aux lieux
Percevoir les objets, rassembler les qualités sensibles qui les
constituent (forme, couleur, brillance, mouvement) est une opération
complexe qui met en jeu des voies et des structures cérébrales
précises, en gros deux voies principales soutenues par des cellules
différenciées, les unes sensibles aux déplacements
et à la vitesse, les autres sensibles aux formes, à l’orientation
des lignes et aux couleurs. Ces deux voies connectées à
certaines zones occipitales (aires de réception visuelle) distinctes
sont ensuite en relation d’une part avec le lobe temporal qui intègre
la reconnaissance des formes, d’autre part avec le lobe pariétal
qui prépare les actions en direction de l’objet; perception
et ébauche du mouvement sont pratiquement simultanées.
Nous ne savons pas si certains enfants ou adultes polyhandicapés
perçoivent les objets de façon parcellaire comme on le pense
au sujet des autistes, mais on connaît les relations entre les troubles
particuliers de la vision centrale et les possibilités d’appréhension
du monde sensible.
Ainsi certains enfants ou adultes qui semblent aveugles se dirigent apparemment
de façon correcte, d’autres, capables de repérer un
petit objet ne peuvent se repérer dans les lieux. Certains se fatiguent
à l’effort visuel et ont donc un comportement variable et
parfois de refus à l’égard du monde visuel, trop encombré
et incompréhensible.
Enfin induire un mouvement de la tête pour mieux voir l’adulte
ou l’objet peut être interprété comme un refus
de contact, alors qu’il s’agit d’une utilisation privilégiée
de la partie de la rétine stimulée par le déplacement.
Le monde visuel qui nous semble si évident peut être très
étrange ou compliqué pour certains – au moins par
moments. Des compensations s’élaborent d’un registre
à l’autre (tactile, visuel).
A l’inverse, certains sujets très handicapés moteurs
peuvent montrer une bonne programmation de leurs gestes dans l’espace
(direction et intention) même si la réalisation est imparfaite.
Des stratégies motrices d’atteinte ou d’utilisation
des objets très atypiques sont parfois efficaces pour une personne
donnée dans des circonstances données. Les repérer
et les respecter permet une expérimentation sensorimotrice plus
riche que de «faire à la place de». L’espace
et les choses sont ici intelligibles même si difficilement maîtrisables.
Un monde de signification?
Les choses et les lieux ne sont pas seulement repérables dans l’espace,
par leur place et par l’intention du mouvement pour les atteindre.
Mais par tout un ensemble de qualités sensorielles qui se groupent
pour leur donner une signification, et nous savons que beaucoup de personnes
même très handicapées manifestent la reconnaissance
de certains lieux ou objets. Bruits, température, odeurs, jeux
de lumière ou de miroirs induisent un certain nombre d’émotions
et sans doute de souvenirs, d’épisodes de vie à retrouver
plus ou moins confusément et en lien direct avec la présence
ou l’absence de certaines personnes dans certains lieux (on a pu
attribuer au secteur cérébral de l’hippocampe la constitution
complexe de ces épisodes).
La signification de ces lieux habités, qui sont recherchés
ou au contraire évités, est sans doute très différente
pour un sujet par rapport à l’autre, et aussi variable dans
le temps.
- espace de communication et de plaisir (recherché dans les espaces
de type
Snoezelen)
- cocon protecteur ?
- peut-être espace d’isolement
- et pour certains peut-être aussi simple déplacement de
leur espace personnel
immédiat, comportant leurs appartenances et leurs stéréotypies.
Tel enfant a sa place privilégiée devant une porte vitrée
où un jeu de miroirs et
de transparence semble lui être important et familier.
Tel autre sort de ses stéréotypies lorsqu’un adulte
entame devant lui un jeu d’apparition/disparition derrière
des branches d’un arbre.
Dans ces exemples on retrouve espace et mouvement, mais surtout des signes,
parfois une présence et une communication.
Il est intéressant de constater que certaines recherches actuelles
de neurophysiologie, avec des méthodes cartographiques élaborées
(comme la tomographie à émission de positons) semblent bien
confirmer le bien-fondé des questions que nous nous posons en montrant
les liens organiques de certains canaux sensoriels avec la programmation
des mouvements, avec les émotions, sans doute avec certains phénomènes
de mémoire qui, ensemble, donnent peut-être signification
au monde.
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