| LES DIVERS CHEMINS DU DEVELOPPEMENT
II – Des impacts différents sur la trajectoire développementale
Cette précaution épistémologique va prendre plus
de poids lorsque nous sommes en présence d’enfants porteurs
de déficits (biologiques, cognitifs, émotionnels). La tendance
est de décrire ces enfants par leur déficit en répondant
à une équation simple:
Enfant typique moins déficit
égal enfant déficient
Dans cette perspective normative, l’enfant déficient se
raconte par ce qu’il n’a pas.
Implicitement, cette approche fait l’hypothèse que le développement
de cet enfant est, lui aussi, le même que celui d’un enfant
typique moins son déficit…
On oublie un aspect essentiel de la dimension développementale,
le fait que l’on étudie un processus dans lequel le déficit,
à différents moments du développement, ne va pas
nécessairement occuper la même place dans l’organisation
de l’enfant.
Pour illustrer notre propos, appuyons-nous sur quelques situations courantes
en psychologie du développement.
a) Prenons l’activité de lecture
dans ses composantes sensorimotrices: appui postural, mouvements de
la tête et mouvements oculaires saccadiques.
Dans le développement, les moyens sensori-moteurs pour réaliser
cette tâche évoluent. Au moment où commence à
se former cette habileté (vers 5 ans chez l’enfant qui
lit des pictogrammes), on observe que le buste, la tête et les
yeux participent à la maîtrise de cette conduite. Le regard
analyse certes l’image, mais la spatialité du texte est
prise en compte par les mouvements du buste et de la tête, mieux
équipés que la musculature extra-oculaire du point de
vue proprioceptif.
Très progressivement le buste et la tête deviennent «silencieux»
et ce sont les fonctions périphériques du système
visuel, en lien avec la fonction focale d’analyse d’image,
qui vont relayer les mouvements de la tête pour la compréhension
de la spatialité du texte. A ce moment, seuls les mouvements
des yeux assurent le déplacement du regard sur le texte, ce qui
est réalisé en condition naturelle bien après 10
ans chez l’enfant bon lecteur. C’est la conduite sensori-motrice
d’un bon lecteur adulte.
On voit par cet exemple qu’une même tâche sollicitée
à des moments différents dans le développement
entraîne le recours à des outils différents. De
ce fait l’impact d’une déficience sensorimotrice
ne sera pas le même à différents
moments du développement.
Dans le cas du déficit visuel, on observe chez le tout-petit
un effet sur la régulation tonique et sur la mise en forme de
son corps. Plus tard, lorsque le système visuel s’engage
dans une activité d’exploration, (ce qui suppose une coordination
entre fonction focale et périphérique), la répercussion
porte sur l’analyse d’image et la compréhension des
relations spatiales. On tente d’évaluer le déficit
en termes de pouvoir séparateur du système visuel, en
oubliant les autres fonctions essentielles (toniques et posturales)
de l’entrée visuelle… On offrira alors des lunettes,
ramenant la fonction visuelle à la seule analyse d’image.
Cette compensation par des verres correcteurs se fait au détriment
des fonctions périphériques utiles dans de nombreuses
tâches sensorimotrices, qui vont des coordinations visuo-manuelles
jusqu’à à la marche.
b) Les limitations à dominance motrice ont des impacts
multiples.
Elles créent bien souvent des impotences, fragilisent la constitution
de la proprioception et entravent les représentations de l’organisme
et de l’espace.
Concernant les impotences, on sait depuis Grenier (1981) l’importance
de la mise en forme du bébé prématuré qui
ne dispose pas des ressources toniques et posturales suffisantes pour
lutter contre les effets délétères des forces de
la gravité. Un enfant prématuré mal positionné
et ne bénéficiant pas de soins précoces en physiothérapie
va construire une diplégie qui limitera ses capacités
auto-locomotrices.
Les limitations motrices peuvent entraîner des difficultés
pour traiter de la coordination entre les flux sensoriels et les signaux
issus des mouvements actifs réalisés par la personne.
C’est la constitution de la proprioception qui est ici en jeu.
Son déficit a des répercussions sur les représentations
de l’organisme (conçu comme articulé et mobile)
ainsi que sur l’espace proche.
Cette difficulté se retrouve dans des domaines apparemment
éloignés comme la constitution du nombre. Sa maîtrise
suppose que se coordonnent le geste de pointage d’un élément
de la série avec la comptine des nombres et que l’enfant
admette que le dernier nommé constitue le cardinal de la suite.
L’intrication des diverses composantes motrices, visuo-manuelles,
spatiales, langagières rend cette habileté fragile pour
des personnes limitées sur le plan moteur. Ces difficultés
dites praxiques ont bien souvent une origine sensoritonique ou motrice.
c) Si l’on considère les conduites imitatives,
ces conduites sont souvent perçues comme un levier important
pour l’apprentissage; pourtant, au fil du développement,
les conduites imitatives remplissent des fonctions
différentes.
Chez le tout petit, son rôle d’accordage est essentiel
pour ancrer l’enfant dans son milieu. Le partage émotionnel
constitue un mode essentiel de régulation tonique. Chez l’enfant
entre 2 et 3 ans, l’imitation est le mode privilégié
de communication entre pairs. Finalement l’imitation, comme moyen
de maîtrise de son milieu, permet l’apprentissage des savoirs
humains.
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